Le Petit Prince, Chapitre XXIV

Nous en étions au huitième jour de ma panne dans le désert, et j'avais écouté l'histoire du marchand en buvant la dernière goutte de ma provision d'eau:

- Ah! dis-je au petit prince, ils sont bien jolis, tes souvenirs, mais je n'ai pas encore réparé mon avion, je n'ai plus rien à boire, et je serais heureux, moi aussi, si je pouvais marcher tout doucement vers une fontaine !

- Mon ami le renard, me dit-il...

- Mon petit bonhomme, il ne s'agit plus du renard !

- Pourquoi?

- Parce qu'on va mourir de soif...

Il ne comprit pas mon raisonnement, il me répondit:

- C'est bien d'avoir eu un ami, même si l'on va mourir. Moi, je suis bien content d'avoir eu un ami renard...

Il ne mesure pas le danger, me dis-je. Il n'a jamais ni faim ni soif. Un peu de soleil lui suffit...

Mais il me regarda et répondit à ma pensée:

- J'ai soif aussi... cherchons un puits...

J'eus un geste de lassitude: il est absurde de chercher un puits, au hasard, dans l'immensité du désert. Cependant nous nous mîmes en marche.

Quand nous eûmes marché, des heures, en silence, la nuit tomba, et les étoiles commencèrent de s'éclairer. Je les apercevais comme en rêve, ayant un peu de fièvre, à cause de ma soif. Les mots du petit prince dansaient dans ma mémoire:

- Tu as donc soif, toi aussi ? lui demandai-je.

Mais il ne répondit pas à ma question. Il me dit simplement:

- L'eau peut aussi être bonne pour le c½ur...

Je ne compris pas sa réponse mais je me tus... Je savais bien qu'il ne fallait pas l'interroger.

Il était fatigué. Il s'assit. Je m'assis auprès de lui. Et, après un silence, il dit encore:

- Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...

Je répondis "bien sûr" et je regardai, sans parler, les plis du sable sous la lune.

- Le désert est beau, ajouta-t-il...

Et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence...

- Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part...

Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. Lorsque j'étais petit garçon j'habitais une maison ancienne, et la légende racontait qu'un trésor y était enfoui. Bien sûr, jamais personne n'a su le découvrir, ni peut-être même ne l'a cherché. Mais il enchantait toute cette maison. Ma maison cachait un secret au fond de son c½ur...

- Oui, dis-je au petit prince, qu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !

- Je suis content, dit-il, que tu sois d'accord avec mon renard.

Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans mes bras, et me remis en route. J'étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. Il me semblait même qu'il n'y eût rien de plus fragile sur la Terre. Je regardais, à la lumière de la lune, ce front pâle, ces yeux clos, ces mèches de cheveux qui tremblaient au vent, et je me disais: ce que je vois là n'est qu'une écorce. Le plus important est invisible...

Comme ses lèvres entr'ouvertes ébauchaient un demi-sourire je me dis encore: "Ce qui m'émeut si fort de ce petit prince endormi, c'est sa fidélité pour une fleur, c'est l'image d'une rose qui rayonne en lui comme la flamme d'une lampe, même quand il dort..." Et je le devinai plus fragile encore. Il faut bien protéger les lampes: un coup de vent peut les éteindre...

Et, marchant ainsi, je découvris le puits au lever du jour.
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 27 June 2008 at 7:58 AM

Edited on Sunday, 06 July 2008 at 10:28 AM

Le Petit Prince, Chapitre XXV

Le Petit Prince, Chapitre XXV
- Les hommes, dit le petit prince, ils s'enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu'ils cherchent. Alors ils s'agitent et tournent en rond...

Et il ajouta:

- Ce n'est pas la peine...

Le puits que nous avions atteint ne ressemblait pas aux puits sahariens. Les puits sahariens sont de simples trous creusés dans le sable. Celui-là ressemblait à un puits de village. Mais il n'y avait là aucun village, et je croyais rêver.

- C'est étrange, dis-je au petit prince, tout est prêt: la poulie, le seau et la corde...

Il rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la poulie gémit comme gémit une vieille girouette quand le vent a longtemps dormi.

- Tu entends, dit le petit prince, nous réveillons ce puits et il chante...

Je ne voulais pas qu'il fît un effort:

- Laisse-moi faire, lui dis-je, c'est trop lourd pour toi.

Lentement je hissai le seau jusqu'à la margelle. Je l'y installai bien d'aplomb. Dans mes oreilles durait le chant de la poulie et, dans l'eau qui tremblait encore, je voyais trembler le soleil.

- J'ai soif de cette eau-là, dit le petit prince, donne-moi à boire...

Et je compris ce qu'il avait cherché !

Je soulevai le seau jusqu'à ses lèvres. Il but, les yeux fermés. C'était doux comme une fête. Cette eau était bien autre chose qu'un aliment. Elle était née de la marche sous les étoiles, du chant de la poulie, de l'effort de mes bras. Elle était bonne pour le c½ur, comme un cadeau. Lorsque j'étais petit garçon, la lumière de l'arbre de Noël, la musique de la messe de minuit, la douceur des sourires faisaient ainsi tout le rayonnement du cadeau de Noël que je recevais.

- Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin... et ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent.

- Ils ne le trouvent pas, répondis-je...

- Et cependant ce qu'ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d'eau...

- Bien sûr, répondis-je.

Et le petit prince ajouta:

- Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le c½ur.

J'avais bu. Je respirais bien. Le sable, au lever du jour, est couleur de miel. J'étais heureux aussi de cette couleur de miel. Pourquoi fallait-il que j'eusse de la peine...

- Il faut que tu tiennes ta promesse, me dit doucement le petit prince, qui, de nouveau, s'était assis auprès de moi.

- Quelle promesse ?

- Tu sais... une muselière pour mon mouton... je suis responsable de cette fleur !

Je sortis de ma poche mes ébauches de dessin. Le petit prince les aperçut et dit en riant:

- Tes baobabs, ils ressemblent un peu à des choux...

- Oh!

Moi qui était si fier des baobabs !

- Ton renard... ses oreilles... elles ressemblent un peu à des cornes... et elles sont trop longues !

Et il rit encore.

- Tu es injuste, petit bonhomme, je ne savais rien dessiner que les boas fermés et les boas ouverts.

- Oh ! ça ira, dit-il, les enfants savent.

Je crayonnai donc une muselière. Et j'eus le c½ur serré en la lui donnant:

- Tu as des projets que j'ignore...

Mais il ne me répondit pas. Il me dit:

- Tu sais, ma chute sur la Terre... c'en sera demain l'anniversaire...

Puis, après un silence il dit encore:

- J'étais tombé tout près d'ici...

Et il rougit.

Et de nouveau, sans comprendre pourquoi, j'éprouvai un chagrin bizarre. Cependant une question me vint:

- Alors ce n'est pas par hasard que, le matin où je t'ai connu, il y a huit jours, tu te promenais comme ça, tout seul, à mille milles de toutes les régions habitées ! Tu retournais vers le point de ta chute ?

Le petit prince rougit encore.

Et j'ajoutai, en hésitant:

- A cause, peut-être, de l'anniversaire ?...

Le petit prince rougit de nouveau. Il ne répondait jamais aux questions, mais, quand on rougit, ça signifie "oui", n'est-ce pas ?

- Ah! lui dis-je, j'ai peur...

Mais il me répondit:

- Tu dois maintenant travailler. Tu dois repartir vers ta machine. Je t'attends ici. Reviens demain soir...

Mais je n'étais pas rassuré. Je me souvenais du renard. On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoiser...
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 27 June 2008 at 7:58 AM

Edited on Sunday, 06 July 2008 at 10:32 AM

Le Petit Prince, Chapitre XXVI

Le Petit Prince, Chapitre XXVI
Il y avait, à côté du puits, une ruine de vieux mur de pierre. Lorsque je revins de mon travail, le lendemain soir, j'aperçus de loin mon petit prince assis là-haut, les jambes pendantes. Et je l'entendis qui parlait:

- Tu ne t'en souviens donc pas ? disait-il. Ce n'est pas tout à fait ici !

Une autre voix lui répondit sans doute, puisqu'il répliqua:

- Si! Si! c'est bien le jour, mais ce n'est pas ici l'endroit...

Je poursuivis ma marche vers le mur. Je ne voyais ni n'entendais toujours personne. Pourtant le petit prince répliqua de nouveau:

- ... Bien sûr. Tu verras où commence ma trace dans le sable. Tu n'as qu'a m'y attendre. J'y serai cette nuit.

J'étais à vingt mètres du mur et je ne voyais toujours rien.

Le petit prince dit encore, après un silence:

- Tu as du bon venin ? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps ?

Je fis halte, le c½ur serré, mais je ne comprenais toujours pas.

- Maintenant va-t'en, dit-il... je veux redescendre !

Alors j'abaissai moi-même les yeux vers le pied du mur, et je fis un bond ! Il était là, dressé vers le petit prince, un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes. Tout en fouillant ma poche pour en tirer mon revolver, je pris le pas de course, mais, au bruit que je fis, le serpent se laissa doucement couler dans le sable, comme un jet d'eau qui meurt, et, sans trop se presser, se faufila entre les pierres avec un léger bruit de métal.

Je parvins au mur juste à temps pour y recevoir dans les bras mon petit bonhomme de prince, pâle comme la neige.

- Quelle est cette histoire-là ! Tu parles maintenant avec les serpents !

J'avais défait son éternel cache-nez d'or. Je lui avais mouillé les tempes et l'avais fait boire. Et maintenant je n'osais plus rien lui demander. Il me regarda gravement et m'entoura le cou de ses bras. Je sentais battre son c½ur comme celui d'un oiseau qui meurt, quand on l'a tiré à la carabine. Il me dit:

- Je suis content que tu aies trouvé ce qui manquait à ta machine. Tu vas pouvoir rentrer chez toi...

- Comment sais-tu !

Je venais justement lui annoncer que, contre toute espérance, j'avais réussi mon travail !

Il ne répondit rien à ma question, mais il ajouta:

- Moi aussi, aujourd'hui, je rentre chez moi...

Puis, mélancolique:

- C'est bien plus loin... c'est bien plus difficile...

Je sentais bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je le serrais dans les bras comme un petit enfant, et cependant il me semblait qu'il coulait verticalement dans un abîme sans que je pusse rien pour le retenir...

Il avait le regard sérieux, perdu très loin:

- J'ai ton mouton. Et j'ai la caisse pour le mouton. Et j'ai la muselière...

Et il sourit avec mélancolie.

J'attendis longtemps. Je sentais qu'il se réchauffait peu à peu:

- Petit bonhomme, tu as eu peur...

Il avait eu peur, bien sûr ! Mais il rit doucement:

- J'aurai bien plus peur ce soir...

De nouveau je me sentis glacé par le sentiment de l'irréparable. Et je compris que je ne supportais pas l'idée de ne plus jamais entendre ce rire. C'était pour moi comme une fontaine dans le désert.

- Petit bonhomme, je veux encore t'entendre rire...

Mais il me dit:

- Cette nuit, ça fera un an. Mon étoile se trouvera juste au-dessus de l'endroit où je suis tombé l'année dernière...

- Petit bonhomme, n'est-ce pas que c'est un mauvais rêve cette histoire de serpent et de rendez-vous et d'étoile...

Mais il ne répondit pas à ma question. Il me dit:

- Ce qui est important, ça ne se voit pas...

- Bien sûr...

- C'est comme pour la fleur. Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c'est doux, la nuit, de regarder le ciel. Toutes les étoiles sont fleuries.

- Bien sûr...

- C'est comme pour l'eau. Celle que tu m'as donnée à boire était comme une musique, à cause de la poulie et de la corde... tu te rappelles... elle était bonne.

- Bien sûr...

- Tu regarderas, la nuit, les étoiles. C'est trop petit chez moi pour que je te montre où se trouve la mienne. C'est mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder... Elles seront toutes tes amies. Et puis je vais te faire un cadeau...

Il rit encore.

- Ah! petit bonhomme, petit bonhomme j'aime entendre ce rire !

- Justement ce sera mon cadeau... ce sera comme pour l'eau...

- Que veux-tu dire ?

- Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d'autres elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d'autres qui sont savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de l'or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n'en a...

- Que veux-tu dire ?

- Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !

Et il rit encore.

- Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m'avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir... Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras: "Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire !" Et ils te croiront fou. Je t'aurai joué un bien vilain tour...

Et il rit encore.

- Ce sera comme si je t'avais donné, au lieu d'étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire...

Et il rit encore. Puis il redevint sérieux:

- Cette nuit... tu sais... ne viens pas.

- Je ne te quitterai pas.

- J'aurai l'air d'avoir mal... j'aurai un peu l'air de mourir. C'est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n'est pas la peine...

- Je ne te quitterai pas.

Mais il était soucieux.

- Je te dis ça... c'est à cause aussi du serpent. Il ne faut pas qu'il te morde... Les serpents, c'est méchant. Ça peut mordre pour le plaisir...

- Je ne te quitterai pas.

Mais quelque chose le rassura:

- C'est vrai qu'ils n'ont plus de venin pour la seconde morsure...

Cette nuit-là je ne le vis pas se mettre en route. Il s'était évadé sans bruit. Quand je réussis à le rejoindre il marchait décidé, d'un pas rapide. Il me dit seulement:

- Ah! tu es là...

Et il me prit par la main. Mais il se tourmenta encore:

- Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J'aurai l'air d'être mort et ce ne sera pas vrai...

Moi je me taisais.

- Tu comprends. C'est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C'est trop lourd.

Moi je me taisais.

- Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n'est pas triste les vieilles écorces...

Moi je me taisais.

Il se découragea un peu. Mais il fit encore un effort:

- Ce sera gentil, tu sais. Moi aussi je regarderai les étoiles. Toutes les étoiles seront des puits avec une poulie rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire...

Moi je me taisais.

- Ce sera tellement amusant ! Tu auras cinq cents millions de grelots, j'aurai cinq cents millions de fontaines...

Et il se tut aussi, parce qu'il pleurait...

- C'est là. Laisse-moi faire un pas tout seul.

Et il s'assit parce qu'il avait peur.

Il dit encore:

- Tu sais... ma fleur... j'en suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Et elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde...

Moi je m'assis parce que je ne pouvais plus me tenir debout. Il dit:

- Voilà... C'est tout...

Il hésita encore un peu, puis il se releva. Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger.

Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 27 June 2008 at 7:58 AM

Edited on Monday, 07 July 2008 at 10:27 AM

Le Petit Prince, Chapitre XXVII

Le Petit Prince, Chapitre XXVII
Et maintenant, bien sûr, ça fait six ans déjà... Je n'ai jamais encore raconté cette histoire. Les camarades qui m'ont revu ont été bien contents de me revoir vivant. J'étais triste mais je leur disais: C'est la fatigue...

Maintenant je me suis un peu consolé. C'est à dire... pas tout à fait. Mais je sais bien qu'il est revenu à sa planète, car, au lever du jour, je n'ai pas retrouvé son corps. Ce n'était pas un corps tellement lourd... Et j'aime la nuit écouter les étoiles. C'est comme cinq cent millions de grelots...

Mais voilà qu'il passe quelque chose d'extraordinaire. La muselière que j'ai dessinée pour le petit prince, j'ai oublié d'y ajouter la courroie de cuir! Il n'aura jamais pu l'attacher au mouton. Alors je me demande: "Que s'est-il passé sur sa planète? Peut-être bien que le mouton à mangé la fleur..."

Tantôt je me dis: "Sûrement non! Le petit prince enferme sa fleur toutes les nuits sous son globe de verre, et il surveille bien son mouton..." Alors je suis heureux. Et toutes les étoiles rient doucement.

Tantôt je me dis: "On est distrait une fois ou l'autre, et ça suffit! Il a oublié, un soir, le verre, ou bien le mouton est sorti sans bruit pendant la nuit..." Alors les grelots se changent tous en larmes!...

C'est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez aussi le petit prince, comme pour moi, rien de l'univers n'est semblable si quelque part, on ne sait où, un mouton que nous ne connaissons pas a, oui ou non, mangé une rose...

Regardez le ciel. Demandez-vous: le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur? Et vous verrez comme tout change...

Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d'importance!

Ca c'est pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde. C'est le même paysage que celui de la page précédente, mais je l'ai dessiné une fois encore pour bien vous le montrer. C'est ici que le petit prince a apparu sur terre, puis disparu.

Regardez attentivement ce paysage afin d'être sûr de le reconnaître, si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et, s'il vous arrive de passer par là, je vous supplie, ne vous pressez pas, attendez un peu juste sous l'étoile ! Si alors un enfant vient à vous, s'il rit, s'il a les cheveux d'or, s'il ne répond pas quand on l'interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste : écrivez-moi vite qu'il est revenu... "

Antoine de Saint-Exupéry
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Friday, 27 June 2008 at 7:59 AM

Edited on Wednesday, 09 July 2008 at 5:32 PM

La princesse au petit pois

La princesse au petit pois
"Il était une fois, un jeune prince qui voulait tellement que tout soit toujours parfait que rien ne lui convenait jamais. Un tout petit faux-pli sur un habit le contrariait, une miette par terre le mettait en colère, et le moindre défaut dans l'apparence ou le caractère de tous ceux qui l'approchaient l'attristait au plus haut point.

Lorsqu'il fut en âge de se marier, on lui présenta les plus nobles jeunes filles du royaume.

Le roi et la reine, ses parents, étaient persuadés qu'il trouverait parmi elles une épouse à son goût, mais le prince était si difficile qu'aucune de ces demoiselles, pourtant toutes choisies parmi les plus délicates et les plus belles, ne parvint à lui plaire.

Le prince pensa alors que seule une fille de roi saurait lui convenir. Il rendit donc visite aux princesses des royaumes voisins.

Cependant, chaque fois, quelque chose n'allait pas : celle-ci n'avait pas assez d'intelligence ; celle-là pas suffisamment d'élégance, telle autre avait trop de prétention, telle autre encore, des cheveux trop blonds.

Il partit alors dans le vaste monde à la recherche d'une jeune fille digne de ses espérances.

Un jour, il crut l'avoir trouvée. Mais quand il lui découvrit un petit grain de beauté derrière l'oreille, il renonça aussitôt à l'épouser.

Très déçu, le prince décida de retourner au chateau de ses parents où il s'installa dans la solitude la plus profonde. Plus le temps s'écoulait, plus le jeune homme était persuadé qu'il ne rencontrerait jamais quelqu'un qui lui convienne tout à fait, et qui soit comme lui aussi soucieux de la perfection. Sa mère était désespérée de le voir se morfondre dans sa chambre qu'il ne quittait plus. Le visage du beau jeune homme se ferma. Ses yeux devinrent tristes et songeurs ; il passait des heures entières, immobile dans la pénombre, à attendre que... se produise un miracle.

Un soir, un orage épouvantable éclata. Des éclairs Aveuglants zébraient le ciel, le tonnerre faisait trembler les murs pourtant très épais du chateau, et un véritable déluge de pluie glaciale s'abbatit sur tout le pays, couvrant de boue tous les chemins et couchant toutes les fleurs des jardins royaux.

C'est alors qu'on entendit frapper à la grande porte du chateau. qui pouvait bien se présenter à cette heure et par un temps pareil ? Les servantes échangèrent un regard inquiet : et si c'était une sorcière ou un bandit ? La reine fronça les sourcils, mais le vieux roi haussa les épaules :
- On ne peut tout de même pas laisser quelqu'un dehors sous cette tempête ! Voyons, allez ouvrir ! ordonna-t-il à ses gardes qui s'empressèrent d'obéir.

tous furent très surpris de voir s'avancer dans la lumière des chandelles une jeune fille tout éclaboussée de boue.

Ses vêtements ruisselaient sur le sol, ses cheuveux, tout collés, dégoulinaient eux aussi. Ses chaussures crootées semblaient gonflées d'eau comme des éponges, ses yeux larmoyaient, et son visage était rougit par le vent, le froid et la pluie.

- Sire, dit-elle d'une voix douce en s'inclinant devant le roi, auriez-vous l'extrême bonté de bien voulioir m'accorder votre hospitalité pour cette nuit, puis, en regardant sa robe, elle soupira :
- Pardonnez-moi d'apparaître aussi répugnante, mais... je suis une princesse égarée !

Les servantes se poussèrent du coude en pouffant de rire :
- Ah ah ah ! une princesse ! voyez-vous ça ! murmura l'une.
- Pour une fille de roi, elle a fière allure ! gloussa l'autre.

La reine examina très attenvivement la jeune fille, puis donna des ordres pour qu'on s'occupe d'elle, qu'on la réchauffe et qu'on lui donne des vêtement secs.

Dès qu'elle fut parée de nouveaux habits, on lui servit un bon dîner et on lui proposa ensuite un fauteuil tout près de la cheminée.

Mais bientôt, se sentant épuisée, elle demanda si elle pouvait aller se coucher.

La reine, qui n'avait cessé pendant tout ce temps de l'observer avec beaucoup d'intérêt, se leva.

- Je vous prie d'attendre encore un petit moment, lui dit-elle en souriant, je tiens à veiller personnellement à la préparation de votre chambre. Puis elle alla voir la vieille cuisinièreet lui demanda à vois basse d'aller vite cueillir dans le potager un petit pois, et de le lui rapporter en cachette dans la chambre destinée à la princesse.

La reine retira toute la literie, et déposa le petit pois juste au milieu du sommier, puis elle appela des servantes et leur ordonna d'amener vingt matelas et de les empiler sur le petit pois. A cela elle fit ajouter une vingtaine d'édredons. Le lit fini par s'élever à plus de deux mètres et il fallut installer une échelle pour le recouvrir des draps les plus fins, des oreillers les plus moelleux et des couvertures les plus douces. Enfin le lit de la princesse fut prêt. La reine sortit de la chambre avec un éclair de malice dans les yeux, et les servantes inquiètes se demandèrent si leur maîtresse n'avait pas perdu la tête.

On souhaita une bonne nuit à la jeune fille, et on la conduisit jusqu'à sa chambre. Le roi s'aperçut que sa femme souriait :
- Qu'est ce qui vous amuse ce soir, ma chère ?
- Une certaine idée que j'ai eu ! répondit la reine. Dès demain matin, nous saurons, mon cher époux, si cette charmante personne peut enfin convenir à notre fils. J'ai comme un bon présentiment !
Puis elle lui raconta à l'oreille ce qu'elle venait de faire et pourquoi... Un sourire aussitôt se dessina sur les lèvres du vieux roi.

Le lendemain matin, la princesse fut invitée à prendre son petit déjeuner en compagnie du couple royal.
La reine s'empressa de lui dire :
- Vous avez bien dormi, j'espère ? La princesse toute pâle avait les yeux cernés et les traits tirés. Elle répondit en baillant le plus discrètement qu'elle le pouvait :
- Oh, épouvantablement mal, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Pardonnez-moi mais je me demande vraiment ce qu'il pouvait y avoir dans mon lit ; j'ai eu beau me tourner et me retourner, quelque chose de dur me gênait et me blessait : j'en ai des bleus et des courbatures partout ce matin. Je vous prie d'excuser ma franchise, mais cette nuit fut loin d'être exquise !

Une lueur de joie éclaira les visages de la reine et du roi ; cette jeune était bien la princesse que depuis longtemps ils espéraient. Pour souffrir à ce point de la présence d'un simple petit pois, à travers toutes ces épaisseurs de matelas, il fallait vraiment qu'elle fût aussi délicate que leur cher fils ; cette fois il n'y avait aucun doute, elle seule pourrait en être digne, elle seule pourrait le séduire, elle seule pourrait le comprendre !

De plus, même après une nuit sans sommeil, cette jeune personne était bien plus jolie que l'on ne l'aurait cru lors de son arrivée : ses joues n'étaient plus rougies par le froid, mais avaient retrouvé leur teint de pêche, ses mains étaient les plus fines du monde, et ses grands yeux brillaient d'intelligence.

On pria donc le prince de sortir pour une fois de sa chambre, afin de saluer cette admirable princesse. Le prince fut immédiatement frappé par l'évidente beauté de celle-ci. Et il eut beau guetter tous ses gestes, toutes ses paroles, il ne lui trouva aucun défaut. Il la dévisagea et l'admira jusqu'au soir, en remerciant le ciel de la lui avoir envoyé.

Alors on pu enfin préparer le mariage tant espéré par tout le royaume ! Les noces durèrent trois jours, et trois nuits. Le prince et la princesse étaient vraiment faits l'un pour l'autre, et ils vécurent ensemble parfaitement heureux.

Une année plus tard, ils eurent un fils, qui ne leur ressemblait... Pas du tout. Il était désordonné, négilgé, et insouciant. Mais si affectueux et si attendrissant qu'ils l'aimèrent de tout leur coeur.

Quant au fameux petit pois, on le rangea dans un écrin, parmi les plus précieux trésors du royaume."


-- Fin --






Raconté par Marlène Jobert, d'après H. C. Anderson
[ Dash a comment ] [ No comments ]

# Posted on Thursday, 03 July 2008 at 2:44 PM

Edited on Sunday, 17 August 2008 at 11:31 AM